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Toxicomanies et lien social

Dans notre pratique professionnelle passée au contact des jeunes gens dans la rue, il est souvent un fait à remarquer dans les groupes de jeunes rencontrés dans un palier, une rue… Le « joint », le « schit », fait contact entre eux. Comme un lien social qui les rassemble dans une économie (vente, achat) de « bon plan » comme ils le disent. Ils se partagent un « joint » entre eux, tirant à tour de rôle sur le même « mégot » sans qu’aucune question d’hygiène ne se pose là, sur cet objet précis.

La drogue rassemble, on se sert parfois de la même seringue, la même paille qu’on se rentre dans le nez… et met donc en contact avec l’autre.

« Le lien social qu’ils soutiennent tourne autour du produit, lien social qui n’a rien à voir, à l’instar du discours capitaliste, avec l’amour, et d’ailleurs, en étant strictement freudien, nous pouvons dire que c’est moins du lien social qu’ils instaurent que des liens de groupe – de toxicomanes : ils sont les uns avec les autres, les individus se coagulent du fait de leur passion commune pour l’objet. »1

« On » est avec les « copains ». c’est par eux et avec eux que cela se découvre et se passe avant d’en avoir la pratique solitaire. Pratique solitaire telle un onanisme sans fantasmes, ni Autre de la castration ou corps de l’Autre du désir. Si la masturbation est le premier pas de l’enfant pour impliquer le Nom du Père dans le désir incestueux, cette « jouissance de l’idiot »2 se révèle être ensuite un moyen de ne pas affronter le corps de l’Autre et la castration symbolique.

« La jouissance masturbatoire se révèle être une jouissance protectrice de la subjectivité, elle maintient à l’abri de la jouissance de l’Autre, du corps de l’autre, ou d’une Autre jouissance imprévisible et déstabilisante. »3

Cette jouissance obtenue à l’aide d’un produit devenant objet de jouissance et non cause de désir de l’Autre. Mêlant le corps à un sans frontière de la jouissance.

Comme si le principe de corps séparés, différents, n’avait plus lieu d’être ?!

Ce n’est parfois d’ailleurs que la police que ces sujets rencontrent, sur des plaintes du voisinage, de quelques élus ne sachant que faire, de l’école dépassée… Et la rencontre est violente, brutale, d’un côté comme de l’autre. La police fait son travail, le toxicomane joue sa vie.

La répression et la substitution (de l’objet par un autre) sont utilisées comme mode de traitement de la souffrance dont le produit utilisé est censé répondre.

Comme si la Loi du Père (Freud), structurante comme « complexe de castration », pouvait se « forcer » par un agent policier et/ou du médical… Sans parole, film muet sans le silence de l’écoute, où rien, ni de l’un ou de l’autre, ne provoque une rencontre humaine qui permettrait que s’élabore une conduite.

Le « toxico » fait face à la police qui l’envoie dans les cordes du médecin et/ou du juge.

C’est un « parce que » avant un pourquoi, un interdit-dit avant un dire-interdit.

Rien de ce qu’il pourrait en dire de lui-même, de son histoire ne prends sens autre qu’un « vous êtes reconnu coupable » (de deal, consommation illégale, etc.) devant la justice et ses injonctions thérapeutiques si l’avocat, l’éducateur, l’expert éventuellement nommé… a/ont su suffisamment le victimiser devant la cour. On doit lui apprendre à se droguer « propre » par des formes de substitution aux produits de la science (Subutex, Méthadone…). Sans remettre en question ces rôles et fonctions tant sur le plan de la justice ou du soin biologique, la cause du sujet se trouve-t-elle n’être que son corps et sa dramatique ?

Le sujet drogué, dit toxicomane, addicté, a-t-il quelque chose à dire d’autre que d’être un transgressif de la Loi ?

La parole peut-elle être un autre mode de traitement que la « force de l’ordre » ?

Faire émerger cette parole du dire qui s’est oublié derrière les dits « toxicomanes » ou « patients addicts » ou « dépendants » de quelques objets de jouissance, proposés par un « marché » de la jouissance, ne peut-elle apporter un traitement là ou la parole vient finalement à manquer ?

« Mais qu’on dise, ça se lit dans ce qui est dit, et ça s’écrit, pour que ça cesse de se répéter. Le dire comme événement, touche du réel, est à distinguer de l’énonciation. »4

Nous pouvons légitimement nous conduire à penser que cet objet du marché promettant la félicité voudrait réparer l’irréparable, combler « l’incomblable », compléter l’incomplétude.

Que veut donc le toxicomane ? Que cherche-t-il ?

Le « Je suis toxicomane » ne pose-t-il pas une question identitaire cherchant a être résolu pour le sujet ?

Nous sommes tous manquants, de ceux qui le reconnaissent à ceux qui en dénient la réalité, l’être du sujet humain éprouve le manque, et de ce fait, désire ce qu’il n’a pas (ce qu’il n’est pas ?).

« Être en manque » jusqu’à la description personnelle du toxicomane de son « je suis toxicomane» dénote d’un quelque chose qui nous permet de partir d’un postulat, combler un manque pour être quelque chose en « brisant le souci » (Freud). Une « défonce » sans paroles jusqu’à se mettre (m’Être?) en manque par la suite, concourant à cette quête insatiable du produit qui viendra combler (compléter?) l’être de ce corps dès lors souffrant du toxicomane.

Nous prenons cette question par le bout de savoir que la psychanalyse fait émerger de la clinique. Des dires des sujets dans ce monde du vivant dans son aspect psychique.

« L’action des stupéfiants est à ce point appréciée, et reconnue comme un tel bienfait dans la lutte pour assurer le bonheur ou éloigner la misère, que des individus et même des peuples entiers leur ont réservé une place permanente dans l’économie de leur libido. On ne leur doit pas seulement une jouissance immédiate, mais aussi un degré d’indépendance ardemment souhaité à l’égard du monde extérieur. On sait bien qu’à l’aide du « briseur de soucis » l’on peut à chaque instant se soustraire au fardeau de la réalité et se réfugier dans un monde à soi qui réserve de meilleures conditions à la sensibilité. Mais on sait aussi que cette propriété des stupéfiants en constitue précisément le danger et la nocivité. Dans certaines circonstances, ils sont responsables du gaspillage de grandes sommes d’énergie qui pourraient s’employer à l’amélioration du sort des humains. »5

Le toxicomane, nom donné à ces utilisateurs réguliers pris dans la « dépendance » dont on dit qu’ils ne peuvent pas s’en sortir facilement. Une fois pris, ce serait pour toujours, une fois pris, on est identifié, nommé, appelé, inscrit pratiquement comme en une « carte d’identité comportementale ».

Réduit ainsi à sa consommation, le sujet s’y reconnaît, se présente et est reconnu comme tel jusqu’à en être stigmatisé.

On peut se dire qu’il y a bien des raisons, des causes à l’origine de cette entrée en « dépendance » et bien des sciences (médicales, biologiques, cognitives, etc.) et autres méthodes de traitements proposent des théories d’actions, d’interprétations, de résolutions. Nous ne contredirons pas le fait que toutes mettent le doigt sur un quelque chose qui amène un autre quelque chose d’intérêt dans lesquels les « patients patientent », mais se retrouvent toutefois bien pris en charge.

« Mais je laisse au sociologue, au philosophe, à l’économiste… le rôle de nous éclairer sur ce contexte d’aliénation. Pour ma part en tant qu’analyste je vais tenter de cerner ce qu’il en est de la drogue au niveau du sujet et d’en tirer les conséquences en matière de clinique éducative et thérapeutique. Clinique qui de mon point de vue se résume à une clinique du sujet. »6

Notre intérêt personnel se tourne donc vers la psychanalyse, « science des rêves » disait Freud, afin d’approcher par la parole ce que peut en dire un sujet, tout ce qu’il peut en dire, même ce qu’il ne dit pas.

Qu’y a-t-il de plus personnel que le rêve ?

De la « science des rêves » Freud en a fait une « théorie du sujet » dont Lacan soutiendra qu’il est l’opérateur de la cure. C’est une théorie qui appartient au sujet, c’est la sienne propre qu’il nous fait découvrir dans sa parole.

« Autrement dit: la cause est dans le sujet, comme on dit que le ver est dans le fruit. »7

C’est ainsi, dans la « rencontre-parlante » avec un sujet, que prend « corps » notre conception de la pratique d’accompagnement clinique de cet autre « dépendant » de produits qui l’appellent (dans les deux sens d’identification comme d’attirance).

Ces objets de « dépendance », faisant aujourd’hui enjeu de société, ne deviennent-ils pas des objets de nomination de l’être, un être pour quelque chose, un être de quelque chose ? Si l’effet est recherché et connu depuis bien des temps immémoriaux, les appellations, relativement nouvelles, apportent un nouveau mode de rapport au monde, à soi, aux autres.

« Pourtant l’utilisation de drogues est un phénomène qui se perd dans la nuit des temps. La toxicomanie au contraire est un concept relativement nouveau qui est apparu dans le contexte de la fin de la révolution industrielle. Actuellement, ce terme fait partie du vocabulaire psychiatrique courant. Il se trouve à côté des névroses, psychoses et perversions comme s’il s’agissait d’une entité du même rang. Pourtant la toxicomanie n’est pas un concept issu de la clinique, mais plutôt de l’idée de santé publique de la fin du siècle passé. »8

C’est à partir de ces éléments là, juridiques, social, médical et de l’inscription du sujet dans son époque qu’une interprétation clinique est possible . La parole du sujet nous éclaire bien plus que des « souris de laboratoire » ou des textes interdicteurs (le Maître dit!) des lois ou des procédés de substitutions d’un produit par un autre légalisé sous « contrôle » médical.

La Loi du marché, Loi qui veut que tout soit vendable et achetable avec une promesse qui n’a de cesse que de se rater pour le sujet (on ne comble pas la béance), s’écrit d’un discours (je vous promets « que(ue) »…) que Lacan à formalisé comme le Discours Capitaliste (DC) – La question de qui est venue en premier au sujet de « la poule et l’oeuf » dans le même sac des origines éliminant par là le boson de Higgs, comme un serpent qui se mord la queue – tournant en rond, fermé sur lui-même, sans coupure, sans cette « Loi » de l’inaccessible, « forcluant » ainsi le Nom du Père (Lacan).

« Comme l’affirme Lacan, l’angoisse se localise « quand le sujet s’aperçoit qu’il est marié avec sa queue. Tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est le bienvenu, d’où le succès de la drogue, par exemple. Il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci: c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi. » »9

1) Pascale Macary-Garipuy, La toxicomanie comme tenant lieu de symptôme. P. 19

2) In Silvia Lippi, Les destins de la masturbation. P. 189, citant Jacques Lacan dans Encore. Sa note précise ces termes : « 22. Ibid., p. 86. La masturbation ne jouit pas d’une bonne réputation parmi les analystes. (Seulement Stekel soutenait que « la névrose éclate lorsqu’ils [les sujets] renoncent à l’onanisme ! » Ilse Barande, Sandor Ferenczi, Paris, Payot, 1972, p. 50.) Pour ce qui concerne la « jouissance de l’idiot », rappelons-nous que le mot « idiot » vient du grec idiotês, qui veut dire « particulier », « singulier », d’où « étranger à quelque chose », « ignorant ». La jouissance de l’idiot est une jouissance particulière, étrangère à la vraie jouissance, la jouissance de l’Autre. En outre, le mot « idiot » contient la même racine que celle du mot « idiome » : il est évident qu’il s’agit d’une jouissance ancrée dans le langage. »

3) Silvia Lippi, Les destins de la masturbation. P. 192

4) Patrick Valas, De la jouissance et des discours (B), P. 4

5) Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation cité par Joseph Rouzel, Une jouissance immédiate, clinique éducative des addictions. P. 1

6) Joseph Rouzel, Une jouissance immédiate, clinique éducative des addictions. P. 1

7) Ibid P. 2

8) Guillermo Rubio Le toxicomane : un homme de parole. P. 1

9) Joseph Rouzel, Une jouissance immédiate, clinique éducative des addictions. P. 6 citant Jacques Lacan dans son Discours de clôture des journées d’étude de l’École Freudienne de Paris, 9 novembre 1975

À propos de Thierry GALEAU

Psychologue Clinicien / Psychothérapeute

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