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Actualité, Position clinique

Une formidable histoire de la psychiatrie française

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Par  Philippe Artières, (historien)   31 juillet 2016 à 17:11 

1940, quand le Dr Tosquelles arrive à Saint-Alban

Comment aurait-il pu imaginer devenir la grande figure de Saint-Alban-sur-Limagnole, petit bourg perdu sur les hauts plateaux du Massif central, et de son hôpital avant d’y débarquer aux premiers jours de janvier 1940, lui, tout jeune psychiatre catalan qui sortait du camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne), où étaient retenus des réfugiés espagnols après la victoire de Franco en Espagne ?

Il s’appelait François Tosquelles, un parfait inconnu qui avait reçu un improbable télégramme du préfet local lui proposant de travailler à Saint-Alban. Il avait cherché l’asile sur la carte, ne l’avait pas trouvé, mais il avait accepté, soigner le démangeait. Quelques jours auparavant, le directeur de cet unique hôpital psychiatrique de Lozère, le Dr Balvet, était en effet allé voir le préfet de Lozère qui lui avait alors proposé de prendre à Saint-Alban des ouvriers du camp de concentration de Septfonds : «Des Espagnols à bon marché pour les petits travaux de l’hôpital.» Balvet lui avait répondu qu’il ne voulait pas des «rouges» et avait ajouté : «S’il y avait des psychiatres, on pourrait voir…» Ce à quoi le préfet lui avait rétorqué : «Mais monsieur, vous avez raison, au camp, il n’y a que des criminels, donc pas de psychiatres !»

En fait, il y en avait un : François Tosquelles. Né en 1912, l’homme est redoutablement finaud, intelligent, amusant, vivant par-dessus tout. Il vient de passer plusieurs mois sur le front de la guerre d’Espagne à improviser des soins pour ses camarades blessés, meurtris par les horreurs du conflit. C’est une perle qui ne paye pourtant pas de mine : il n’est pas particulièrement élégant, ni grand, et il a un accent à couper au couteau. Mais comme il dit, «aller je ne sais où» est sa manière de vivre.

Château devenu hôpital

Saint-Alban est un trou en plein cœur de la Lozère : à moins d’y être né, voilà un lieu où l’on ne va pas, mais l’on s’y rend comme un fugitif, un exilé ou un pèlerin. Dans la première moitié du XXe siècle, ils ne sont que 2 000 à 3 000 habitants dans ce bourg qui sert d’étape aux pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle pour ceux qui partent du Puy-en-Velay. Ce petit village est au cœur d’un bassin d’effondrement de grès rouge et d’argiles bariolées, prolongé au nord vers la commune du Malzieu. La Limagnole, affluent de la Truyère, le traverse. Le bourg s’est établi sur le versant Sud, au débouché des cols de la Margeride, autour du château et de l’église dédiée à Saint-Alban, premier martyr d’Angleterre. Et le château est devenu hôpital.

Vieille bâtisse aux murs trop solides du XIVe siècle, il a été détruit, puis reconstruit. En 1821, il est vendu à un religieux de l’ordre de Saint-Jean-de-Dieu, le frère Hilarion Tissot. Celui-ci, ancien étudiant en médecine, a quelques soucis avec sa tête ; il est même soigné par la star des aliénistes de l’époque, Jean-Etienne Esquirol, de 1810 à 1814. Une fois guéri, il entre dans les ordres et se consacre aux malades mentaux. En se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle, il s’arrête à Saint-Alban, achète le château et décide d’en faire un asile pour aliénés, aidé dans sa tâche par des religieuses de Marseille. En 1838, la loi, qui allait façonner pendant près de deux siècles la psychiatrie française, prévoit que tout département doit avoir son hôpital psychiatrique. En Lozère, ce sera donc Saint-Alban. Des fous dans le château, mais aussi dans une ferme voisine.

Pays sauvage

En 1930, l’état de l’asile est médiocre, chauffage, sanitaires et électricité ne se sont pas installés partout. Certains internés sont «retenus en cage» comme des animaux. Un des infirmiers raconte que les fous étaient dans des cellules et dormaient sur un lit de paille au bout duquel il y avait un trou. Une tradition montagnarde voulait que ce soit l’asile qui aille chercher les fous quand il y avait une réquisition d’un maire déclarant une personne à enfermer. Dans ce pays sauvage, à 1 000 mètres d’altitude, il fallait franchir les montagnes de la Margeride à 1 400 mètres (l’hiver, ce n’était pas commode, et même souvent au printemps, avec les congères sur les sommets) pour aller récupérer les malades.

Au village de Saint-Alban, on ne voulait pas trop voir ces fous. Ils devaient rester derrière leurs murs. En 1935, une épidémie de typhoïde va changer légèrement la donne, les fous vont ainsi sortir de l’asile pour venir en aide aux fermes alentour, les paysans ne pouvant plus travailler dans les champs. Certains s’affairent dans le village à la confection de sabots ou de jouets. Les infirmiers, eux, découvrent le fait de faire des piqûres, et non plus du simple gardiennage.

En 1936 arrive le Dr Balvet comme médecin directeur. Et pour la première fois, il va afficher le côté médical du lieu, en prônant des techniques de soins novatrices, comme l’insulinothérapie ou le cardiazol. Mais en 1939, tout s’arrête brutalement : 36 membres du personnel sont mobilisés, et une des priorités est alors l’accueil des malades des hôpitaux de Ville-Evrard (banlieue parisienne) et de Rouffach (Haut-Rhin). D’ordinaire, il y a autour de 540 malades, mais en 1938, ils sont 654, et en 1939, 851. Quand Tosquelles arrive à Saint-Alban, il y en a près de 900.

Il débarque dans ce lieu à part, comprenant tout de suite l’importance de ce territoire et de sa population, traversée par une guerre civile ancienne, mais encore sensible, entre protestants et catholiques. Pour lui, les délires présents chez ces deux peuplements se révèlent vite très différents. Au sud, chez les huguenots cévenols, on voit plus «de schizophrénies fleuries de très beaux délires, ils connaissent la valeur de la création de la parole, ils avaient des hallucinations auditives». Et au nord, chez les catholiques, les troubles correspondent à la schizophrénie simplex. «Ils ne disaient rien, ni ne faisaient rien. Paresseux, il n’y avait pas moyen de les faire bouger.»

Et c’est là, au bout du monde, que le Dr Tosquelles arrive avec son accent impossible et une toute petite valise. Pour façonner la plus belle des aventures de la psychiatrie.

Quand le Dr Tosquelles combat la faim à Saint-Alban

François Tosquelles dans le jardin de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en 1945. Photo Romain Vigouroux

Le comprend-il immédiatement ou faut-il attendre quelques mois que les effets de la guerre se fassent ressentir jusque dans les gamelles ? Très vite en tout cas après l’arrivée, en janvier 1940, du médecin catalan François Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère), une urgence saute aux yeux, bien loin des traités de psychiatrie, une urgence aussi élémentaire que visible : nourrir les malades.

La tâche est immense, et elle l’est d’autant plus qu’en 1940, l’Etat français a réquisitionné 25 établissements psychiatriques en France, dont les malades se sont retrouvés expatriés vers d’autres hôpitaux. Saint-Alban, déjà bien rempli, a dû accueillir les patients de Rouffach (Haut-Rhin) et de Ville-Evrard, en banlieue parisienne.

Ils sont là, ils s’entassent dans le vieux château et ses dépendances. Sous-alimentés, pour certains enfermés en cellule. Le lieu, parfois, ressemble à un camp de concentration. Que faire ? Bizarrement, comme un trop lourd secret, il y a très peu de témoignages de patients, très peu aussi de témoignages de médecins ou d’infirmières sur la famine qui va régner dans les hôpitaux psychiatriques. La question de la survie avait beau être la première des préoccupations, c’est le silence qui prévaut. Et il faudra attendre 1987 pour que Max Lafont, un jeune médecin de l’hôpital du Vinatier près de Lyon, publie un ouvrage intitulé l’Extermination douce. Il évoque les 40 000 malades mentaux, morts de faim dans les asiles de l’Hexagone. Non pas une famine intentionnelle décidée d’en haut, mais voilà une foultitude de morts à petits feux, partout en France. Plus de 3 000 par exemple à l’hôpital psychiatrique du Vinatier où aucun des poilus internés depuis la Première Guerre mondiale ne survivra, et les cinquante malades mentaux juifs, convoyés depuis l’Alsace fin 1940 et qui avaient échappé à la déportation, mourront de faim.

«Marché noir»

Partout, dans les asiles, on meurt, faute de nourriture. Et surtout faute d’attention. Partout, sauf à Saint-Alban. Les chiffres de décès des patients ont certes augmenté, mais faiblement. En 1938, il y a eu 32 morts. En 1939, 30. En 1940, 56. 1941 sera l’année la plus meurtrière avec 74 décès. Puis, le nombre de morts diminuera : 65 en 1942 ; 62 en 1943 ; 29 en 1944 et 16 en 1945 (1).

Pourquoi ? En fait, très vite, le jeune psychiatre catalan et le directeur de l’hôpital, Paul Balvet, avant de partir dans un autre établissement, en font une de leurs priorités : nourrir les malades. Cela peut paraître banal, mais c’est une réaction rarissime. «On a fait tout ce que l’on pouvait», racontera par bribes François Tosquelles qui, de fait, n’en parlera pas beaucoup. Juste des anecdotes. «On a mis les malades pour faire le marché noir, on a fait aux malades des expositions de champignons pour apprendre à les reconnaître.» Une autre fois : «On se servait de tout, il y avait des cartes de tuberculeux qui permettaient d’avoir de meilleures rations. On a inventé un service de tuberculeux, à chaque malade ayant un œdème pulmonaire [marque éventuelle d’une sous-nutrition, ndlr], on faisait le diagnostic. Il y a tout un enchaînement de choses comme ça.»

troc avec les villageois

A Saint-Alban, on réagit aussi en sollicitant une augmentation de budget afin de couvrir les dépenses occasionnées par l’arrivée de nouveaux malades, mais on ne sait pas si la demande a été acceptée. En matière de nourriture, l’hôpital n’est pas démuni comme les grands établissements citadins, mais il est dans une situation paradoxale : il a ses propres ressources, notamment grâce à la ferme du Villaret située juste au-dessus du château, mais celles-ci sont largement réquisitionnées. Ainsi, sur les 7 tonnes de viande produites, l’hôpital ne peut en garder qu’un peu plus de 2 tonnes en 1941. Et surtout, tout manque. L’herbage aussi, des bêtes meurent. A partir de 1941, il n’y a plus que du porc et du mouton. Les hivers sont rudes, et, en 1941 et 1942, c’est au tour de la viande et du fromage de faire défaut. La quantité de lait passe de 50 litres par jour en 1939 à 15 litres.

Comment survivre, dès lors ? C’est tout l’hôpital qui doit changer. Et c’est une aubaine. L’institution doit s’ouvrir, l’extérieur aussi : non seulement bon nombre de fermes avoisinantes manquent de main-d’œuvre, et l’hôpital peut leur en fournir en échange de nourriture, mais la bonne idée va être la transformation de la ferme de l’hôpital en potager. Une partie du personnel et 124 malades sont désignés pour activer la production agricole. Dans la ferme, sont cultivés des choux, des raves, des poireaux, des oignons, des aulx, des haricots, des choux-raves, des pois verts et des carottes. Le chou est le légume le plus abondant, à tel point que, pendant la guerre, l’hôpital va produire jusqu’à 5 tonnes de choucroute. Et ce n’est pas tout. Ainsi, le travail de malades dans le cadre des ateliers d’ergothérapie évolue : on leur fait fabriquer des objets plus utiles, ce qui va permettre de faire du troc avec les villageois, d’obtenir des œufs, des fruits et d’autres denrées.

Au final, Saint-Alban, loin de tout, sera l’hôpital qui aura perdu le moins de patients. Mais, bizarrement, cette histoire ne s’inscrit pas dans les murs, ni dans les mots. Cela reste discret, et même François Tosquelles ne mettra jamais en avant ce qui est la plus grande victoire de tous ses combats. Et cette expérience de lutte contre la faim sera fondatrice de la révolution psychiatrique qui s’annonce.

(1) Mémoire de maîtrise «l’Hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole de 1939 à 1945», présenté par Florian Sidobre, en juin 1999.

Quand le Dr Tosquelles rencontre Eluard à Saint-Alban

On ne le voit guère, on le devine à peine. Il est en hauteur, presqu’à la sortie de l’hôpital, entouré d’un mur de petite taille. Un cimetière que décrit en pleine guerre Paul Eluard : «Trois cents tombeaux réglés de terre nue/ Pour trois cents morts masqués de terre/ Des croix sans nom corps du mystère/ La terre éteinte et l’homme disparu/ Les inconnus sont sortis de prison/ Coiffés d’absence et déchaussés/ N’ayant plus rien à espérer/ Les inconnus sont morts dans la prison / Leur cimetière est un lieu sans raison.»

C’est là que les fous sont enterrés, juste une croix, ni nom ni dates. Les religieuses ont droit à une petite plaque émaillée, pas les fous. L’hiver, là-haut tout est blanc, et si froid.

Paul Eluard est en fuite, il a 47 ans. Il arrive en novembre 1943, avec sa femme, Nusch, à l’hôpital de Saint-Alban (Lozère) où il restera jusqu’en février 1944. Le poète se cache, le poète a toujours froid, et Nusch porte souvent le matin ses habits pour les lui réchauffer. Ils sont les «invités» du Dr Lucien Bonnafé, venu un an plus tôt prendre la direction de l’hôpital psychiatrique, car François Tosquelles, d’origine espagnole, ne peut administrativement diriger l’institution. Bonnafé, communiste et résistant, fuyait lui aussi la Gestapo, et ce poste dans ce lieu perdu lui convenait à merveille.

«Toujours discret»

De fait, dès 1941, l’hôpital s’est transformé peu à peu en refuge provisoire pour les victimes des lois antijuives, puis pour les résistants. Bonnafé : «Il y a plusieurs cas de réfugiés que les médecins ont fait passer pour fous. Comme de Bard, juif, médecin à l’Institut Pasteur, l’administration le licencie et il arrive à Saint-Alban.» Des scènes épiques se déroulent, où tout se mélange, comme avec cet autre docteur juif caché à l’hôpital. Pour sa sécurité, les médecins le font passer pour un fou, mais au lieu d’être discret, il se promène dans les couloirs en criant partout : «Moi, je ne suis pas un fou, les fous vont être persécutés, moi, je suis juif.» Qui est fou, qui ne l’est pas ? Certains réfugiés sont des résistants très actifs. L’hôpital fait aussi transiter du matériel vers le maquis, fabrique de faux papiers, et cela en collaboration avec le maire de Saint-Alban.

Novembre 1943, Eluard prend ses quartiers d’hiver avec sa femme. Une silhouette haute dans les allées de l’hôpital. Il découvre la folie. Il regarde, il écrit beaucoup, dont le recueil de poèmes Souvenirs de la maison des fous. Parallèlement, il entretient une énorme correspondance, sous le pseudonyme Bonnafé. Un imprimeur de Saint-Flour, Georges Sadoul, vient souvent lui rendre visite, c’est un résistant important. Tout cela se concrétise avec la fondation des éditions clandestines de la Bibliothèque française, qui devient une nouvelle facette de la résistance intellectuelle de Saint-Alban. On parachute même de Londres du papier, car il n’y en a pas assez.

Il faut se méfier aussi. Tout l’hôpital n’est pas fiable, mais par bonheur le visage de Paul Eluard n’est pas connu. Il est alors Eugène Grindel, ami du directeur. Eugène Grindel est d’ailleurs son vrai nom. «A l’hôpital, il y avait des gens qui ont été petit à petit convaincus, le secret n’a jamais été trahi», racontera François Tosquelles qui ajoutera : «Je préfère le mot asile à celui d’hôpital psychiatrique. On ne sait pas ce que cela signifie, hôpital psychiatrique. Asile veut dire que quelqu’un peut s’y réfugier ou qu’on s’y réfugie par force.» Un très vieil infirmier se souvient : «Paul Eluard venait souvent au service et à la salle commune, l’air à la fois très distingué et très peuple, très jeune et très vieux, très enthousiaste et très calme. Eluard, lorsqu’il passait dans le service, semblait distrait, toujours discret, ayant l’air de rien, mais il voyait, comme il voit ces malades qui déambulent.» Ainsi, ces quelques vers : «Le visage pourri par les flots de tristesse/ Comme un bois très précieux dans la forêt épaisse/ Elle donnait aux rats la fin de sa vieillesse/ Ses doigts leur égrenaient gâteries et caresses/ Elle ne parlait plus elle ne mangeait plus.»

«Le mot asile est très bon !»

On ne sait pas grand-chose de cet incroyable mélange qui coexistera pendant quelques années à l’hôpital de Saint-Alban. A un étage, il y a des fous, à un autre des résistants. Les deux cohabitent sans souci. Qui protège l’autre ? La femme d’Eluard se met à s’occuper des malades. Tosquelles diffuse sa façon d’être et de travailler avec les uns comme avec les autres. «J’ai eu deux spécialités : celles de convertir les communistes en communistes et les religieuses en religieuses. Parce que la plupart des catholiques ne sont pas catholiques. Je n’ai rien contre le fait que l’on soit catholique ou communiste. Je suis contre ceux qui se disent communistes et qui sont radicaux-socialistes ou fonctionnaires publics ; et contre les religieuses qui croient l’être, alors qu’elles ne sont que des fonctionnaires de l’Eglise. Une partie de mon métier a donc consisté à convertir les individus en ce qu’ils sont réellement, au-delà de leur paraître, de ce qu’ils croient être, de leur moi idéal. Les malades eux-mêmes étaient confrontés à la réalité de la guerre et savaient qu’au troisième étage du château se cachaient des résistants. Ils étaient cachés comme eux. Le mot asile est très bon ! Les fous se mettaient au service des réfugiés pour leur donner de quoi vivre.»

Tosquelles doit néanmoins se méfier, il fait l’objet d’accusations «antipatriotiques», un rapport note qu’il a une influence des plus néfastes sur tout le personnel de cet hôpital au printemps 1944. Avec Bonnafé, le Catalan fait très attention ; jamais d’arme dans les locaux. Lors de la bataille du Mont Mouchet, haut lieu de la Résistance, Saint-Alban prendra les allures d’un hôpital de guerre. Mais Eluard est déjà reparti. Dans le cimetière, restent les mots du poète. Longtemps après, Tosquelles s’est battu pour que ce bout d’outre-tombe ne disparaisse pas complètement, au point même que ses parents y sont enterrés.

Quand le Dr Tosquelles fonde la Société du Gévaudan

François Tosquelles (à g.) et le directeur de l’hôpital, Lucien Bonnafé, avec leurs familles, en 1943-1944. photo collection famille Tosquelles

La réunion se fait plutôt le soir, à l’heure du dîner. Et cela se passe soit chez l’un, soit chez l’autre. On est en pleine guerre, les années les plus noires, 1942-1943. Il y a là tout le monde : des psychiatres bien sûr, les docteurs François Tosquelles et Lucien Bonnafé, mais aussi les infirmiers, les médecins-réfugiés de passage, ainsi que des résistants et leurs femmes. Ne manquent que les malades. «Le nom de la Société du Gévaudan, cela vient de moi, dira plus tard le directeur de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban (Lozère), le Dr Bonnafé, sans expliciter les raisons de ce nom (1). Nous faisions la critique de tout ce qui n’était pas acceptable dans ce milieu.»

Le mode de fonctionnement de la société n’est pas très clair, ni formalisé, bien qu’il y ait des rendez-vous à heures fixes. Il n’empêche, la Société du Gévaudan est censée avoir une existence permanente. On y débat de tout, de la vie de l’hôpital comme des théories, «de n’importe quoi de préférence», selon l’amusante expression de Bonnafé.

Amitié féconde

Il faut imaginer la scène, dans la profonde nuit, avec peu d’éclairage et de chauffage dans l’hôpital. «On attendait alors les livraisons d’armes ou d’équipages dans le maquis voisin, ou l’arrivée d’un visiteur clandestin», raconte Tosquelles. «C’était la guerre, il y avait une grande amitié entre nous», a expliqué Bonnafé. Les mots, alors, ne sont pas vides. Car Lucien Bonnafé et François Tosquelles sont inséparables, eux que pourtant tout sépare. Le premier est communiste, grande gueule, combattant et autoritaire, plutôt partisan d’une psychiatrie sociale, proche aussi des milieux du surréalisme. Le second, c’est l’inverse : anar catalan, persécuté au sens propre par les staliniens espagnols, réfugié de l’autre côté des Pyrénées. Tosquelles est d’une redoutable finesse. Il parle mal, ironise souvent, on le comprend difficilement mais on entend tout.

Entre les deux personnages se noue une amitié indestructible, un lien magnifique qui durera toute leur vie. Et, surtout, une amitié qui sera d’une incroyable fécondité, à la base de ce que l’on appellera la psychothérapie institutionnelle, qui a façonné jusqu’à nos jours la psychiatrie publique française.

Un cocktail magnifique, quand des opposés s’unissent naît une force incroyable. Le stalinien et l’anar. Le social et le clinicien. Il fallait les voir tous les deux, à la fin de leur vie, se regarder avec une si forte tendresse, se renvoyant la balle comme on se renvoie la joie d’être ensemble. «Non, ça, c’est Tosquelles», disait l’un quand l’autre écoutait son ami parler fort car, vieux, Bonnafé était devenu sourd. C’est une des plus belles amitiés que la psychiatrie française ait jamais créée.

Pendant ces nuits de guerre, on débat donc. Et tout est possible dans ce petit cénacle. Ils cheminent à voie ouverte, sans ornières ni impasses. «Un malade va d’un espace à l’autre, il ne peut pas rester à l’arrêt, l’important, c’est son trajet. L’important est de libérer de l’oppression : le droit au vagabondage, c’est le premier droit du malade», dit Tosquelles. Bonnafé, toujours marxiste, est plus classique : «La Société du Gévaudan produit, produit et produit, et, à ce moment-là, il est impossible de dire qui est le fait de quoi et le fait de qui, tellement la réalité du travail collégial à Saint-Alban a été profonde. Vraiment, le producteur, c’est la Société du Gévaudan.» Et il précise : «J’avais 29 ans, à l’époque, nous étions tous à peu près contemporains, on était déjà des combattants aguerris, on en avait vu des vertes et des pas mûres.» Tosquelles ironise : «Pour préparer les lendemains qui chantent, on parlait alors psychiatrie, on révisait les concepts de base et les types d’action possibles. On analysait l’hôpital psychiatrique, et on disait, entre blague et sérieux, que l’hôpital, c’était un marquisat, le territoire d’un marquis. La structure du médecin-chef était celle du châtelain, avec les classes sociales étagées, les infirmiers, les malades…»

«Ne pas faire le pape»

Peu à peu s’est imposée l’idée que ce n’était pas le malade seul qu’il fallait soigner, mais l’institution et les murs qui l’entourent. Tosquelles explique : «Une institution, c’est un lieu d’échanges, c’est un lieu où le commerce, c’est-à-dire les échanges, devient possible. Donc le problème pour moi, à Saint-Alban, était simplement de faire que dans l’hôpital soit possible qu’il existe des institutions : d’où l’accent qu’on a mis sur le club comme un appareil qui permettait de faire éclater l’établissement classique et de faciliter qu’il survienne à sa place un ensemble de lieux institutionnels.» Ou encore : «Je pense que lorsque tu poses les bases d’une psychothérapie, institutionnelle ou non, on part toujours d’une feuille blanche, d’une page blanche. Tu invites quelqu’un à utiliser une feuille de dessin.» Enfin : «L’action du psychothérapeute n’est pas celle de faire le pape, mais de tendre des ponts. Parce que la caractéristique du malade – mais aussi de celui qui est bien – est d’être sur une berge, puis sur une autre, mais d’oublier le pont.»

Abattre les murs, enlever les barreaux, supprimer les serrures… Mais cela n’est pas suffisant. Il faut analyser, combattre les pouvoirs, les hiérarchies, les habitudes, les féodalités locales, les corporatismes. «Rien ne va jamais de soi, insiste Tosquelles. Le travail n’est jamais terminé qui transforme un établissement de soins en institution, une équipe soignante en collectif. C’est l’élaboration constante des moyens matériels et sociaux, des conditions conscientes et inconscientes d’une psychothérapie. Et celle-ci n’est pas le fait des seuls médecins ou spécialistes, mais d’un agencement complexe où les malades eux-mêmes ont un rôle primordial.»

La nuit, dans un lieu de nulle part, en attendant les largages aériens sur les montagnes de Lozère, ils étaient là, ensemble, à papoter tout en risquant leur vie. Sans deviner que de leurs échanges allait naître la psychothérapie institutionnelle.

(1) La région est connue pour la Bête du Gévaudan, un animal à l’origine d’une série d’attaques contre des humains survenues entre 1764 et 1767.

Quand Saint-Alban pleure le Dr Tosquelles

Des patients avec des infirmiers en 1952, un an avant que Tosquelles soit nommé directeur de l’hôpital. Famille Bonnet de Saint-Alban

Que reste-t-il du docteur Tosquelles à Saint-Alban ? Et quelles traces de cette magnifique histoire ? Bien sûr, il y a cette plaque, et ces mots apposés, le 25 octobre 1987 : «Mais voici que l’heure est venue/ De s’aimer et de s’unir/ Pour les vaincre et les punir», de Paul Eluard. Il y a ce nom, celui de François Tosquelles, donné en 1990 à l’hôpital. Il allait mourir le 25 septembre 1994. Il y a le cimetière rénové, où trois planches de marbre servent de sculpture à côté des tombes des parents du médecin catalan. Autour, il y a de l’herbe et le sentiment de tombes enfouies. Mais pour le reste…

«Coup de grâce»

En arrivant dans ce gros bourg de Lozère, nulle trace aujourd’hui de remparts, ni de murailles, ni même de murs. Nulle fenêtre, donc. Il faut monter tout simplement, à un moment vous y êtes. Mais où êtes-vous ? Rien n’a remplacé l’asile. Il y a quelques mois, le Collectif des 39, qui rassemble beaucoup de personnes élevées dans la psychothérapie institutionnelle dans l’ombre de François Tosquelles, a écrit ces mots : «Est-ce la fin de l’hôpital de Saint-Alban ? Aujourd’hui, alors que l’hôpital est implanté en divers endroits, qu’en est-il de ce souffle ? En février 2015, est arrivée une nouvelle direction. Le tempo est donné : l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, « entreprise comme les autres », avec son économie de gestion et son augmentation de la productivité, reçoit son coup de grâce. Modèle paradoxal où tout se trouve standardisé, nous sommes dans le « tout normé », il faut « séquencer » les opérations de travail tout en proposant un service exclusif et personnalisé devant respecter la singularité de chacun. Dans ce système mis en place, seule la logique managériale prévaut. Et c’est une performance financière que doit réaliser l’hôpital cette année : 900 000 euros d’économie.»

Que faire ? «Impression qu’il n’y a rien à faire, que tout le monde est pris à la gorge. Sentiment accentué par l’isolement des individus qui n’auront d’autres choix que de se soumettre. On se rencontre moins, on piétine. La direction assène un discours et un vocabulaire de management, et trouve même des services qui « descendent » d’autres services, collaborant par là même au démembrement de l’hôpital. Dans ce climat qui pourrit, cette ambiance délétère, chaque salarié doit proposer des idées pour améliorer son poste, chaque unité des idées pour améliorer son service, sa méthode pour organiser sa douce agonie, en tout cas silencieuse.»

Sinistre bilan. Tosquelles est parti depuis longtemps. Lui, le prince du lieu, employé en 194O comme infirmier, avait dû refaire sa formation. Puis, après avoir franchi tous les échelons de la hiérarchie hospitalière, il est devenu psychiatre (le gouvernement ne reconnaissait pas le diplôme de psychiatre espagnol qu’il avait en arrivant en France) et en 1953, enfin, il a été nommé médecin directeur de l’hôpital, poste qu’il occupait de fait depuis au moins dix ans. Il le sera encore une décennie.

Pendant ces années-là, Saint-Alban rayonne, on y vient de loin, et on y reste. Les bases de la psychothérapie institutionnelle vont se diffuser partout, pour être à l’origine de ce que l’on appellera le secteur, un territoire sur lesquels se trouve toute une palette de prises en charge du malade. Jean Oury, qui allait fonder la Clinique de La Borde, y arrive comme interne en 1947. Frantz Fanon, lui aussi interne en psychiatrie, rencontre en 1952 Tosquelles à Saint-Alban ; il a entendu parler à Lyon d’une «pratique psychiatrique attentive surtout à la complexité des différences qui lient entre eux les hommes». En 1965, n’ayant plus de raisons d’être, les murs d’enceinte sont démontés : l’hôpital est désormais «pleinement intégré dans la commune de Saint-Alban», dit-on. Mais François Tosquelles est déjà parti.

«Univers cotonneux»

En juin, se sont tenues les Rencontres de Saint Alban. «Pour ceux qui en doutent, à Saint-Alban, nous travaillons dans un hôpital psychiatrique, a lâché, lors de l’ouverture et non sans ironie, la présidente de l’Association culturelle du personnel de l’hôpital de Saint-Alban. Et, pour preuve, nous baignons dans un milieu ambiant logique, cohérent, ordonné, parfaitement adapté à la folie que nous sommes censés soigner. Le reflet de ce travail est informatisé, son image est précise, évacuant les résidus de doutes possibles.»

Depuis au moins dix ans, l’hôpital Saint-Alban est devenu comme les autres, propre et inhospitalier. Cette femme de l’association décrit un lieu fou : «10 % de notre budget d’investissement est utilisé pour l’achat de caméras, installées à l’extérieur de certains services de soin. Protection du dehors ; contrôle du dedans. Dans cet univers cotonneux, l’agressivité se chuchote et, sans nous en rendre compte, nous sommes confortablement coincés dans une relation d’autorité. D’ailleurs, dans le secteur de Saint-Alban – c’est-à-dire tout le département -, cela commence déjà à se faire sentir. Certains patients sont désignés comme incurables, n’étant plus à leur place au sein de l’hôpital. En un mot, inadaptés.» Et cette militante de terminer ainsi : «Avons-nous oublié ce que Tosquelles nous disait : « L’isolement est au cœur du problème de l’origine de la maladie et au cœur de cette démarche thérapeutique. »»

Voilà, c’est ainsi. Saint-Alban est propre, rangé. Quand on traîne dans l’immense hangar à ciel ouvert qu’est devenu l’hôpital, c’est la psychiatrie publique d’aujourd’hui, inhospitalière et froide. On ne voit rien, on ne rencontre personne dans ces lieux désertés. Nul coin pour se protéger, nul mur pour pleurer.

Dans ce qui a été le château de Saint-Alban, cœur de l’hôpital, s’est installé l’office du tourisme. Dehors, ce n’est plus un lieu de passage, ni même un lieu de halte. On guette la vie, même la plus folle, et on ne voit que des places de parking. «Cadre de santé», «Docteur, «Direction»… Les malades ont disparu, les places de parking les ont remplacés, et la direction se plaît de noter que «tous les bâtiments ont été rénovés». Enfin, le lieu a eu son accréditation. Bref, tout va bien.

Par Eric Favereau et Philippe Artières, historien 3 août 2016 à 17:31

À propos de Thierry GALEAU

Psychologue Clinicien / Psychothérapeute

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