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Position clinique

Journal d’un enfant autiste : Des ailes repliées

Lien vers le site de l’article : Blog Médiapart

Depuis quelques mois, peut-être même quelques années, Théo pense qu’il n’a pas de chance. Dès que quelque chose de négatif lui arrive, il le rajoute à une liste de plus en plus fournie qu’il énumère à la moindre contrariété.

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Depuis quelques mois, peut-être même quelques années, Théo pense qu’il n’a pas de chance. Dès que quelque chose de négatif lui arrive, il le rajoute à une liste de plus en plus fournie qu’il énumère à la moindre contrariété.
Il en devient superstitieux, se persuadant que s’il se réjouit pour quelque chose de bien qui devrait arriver, l’inverse se produira immanquablement.
Du coup, il se prépare au pire, clame haut et fort que ça ne marchera pas, qu’il est maudit, que rien de bon n’arrivera dans sa vie… espérant inverser le sort et permettre au bon de se produire finalement.

Mais, tétanisé par la peur que ça ne marche pas, il se met à l’arrêt, coincé dans son monde paradoxal qu’il a fait naître mais qu’il ne maîtrise plus.
Je deviens alors son seul moteur et son seul rempart à l’impossible.
Il me fait entrer malgré moi dans ce jeu des opposés douloureux.
Je sens qu’il attend de moi que je le sorte de là. Je dois lui offrir des propositions acceptables.

Il met tant d’espoir dans sa quête sans nom que je suis à mon tour chargée d’un poids terrifiant.
Je sais qu’il ne suffit pas de le rassurer, ni de proposer, ni même de rationaliser.
Il faut que je tienne compte de cette peur particulière, née de sa façon d’être, de voir, de comprendre le monde.
Pour lui les évènements sont comme « vivants » … avec un caractère propre, et ils peuvent interférer avec sa vie. C’est très proche de la paranoïa… une paranoïa non pas dirigée vers des personnes qui lui voudraient du mal ! Mais envers sa propre existance.
Ça me ramène à quelques années en arrière, lorsqu’il maîtrisait mal son corps et se tapait régulièrement contre les murs ou les meubles. Il était alors furieux contre ce mur qui l’avait frappé disait-il, ou cette table qui s’était déplacée sur son chemin, ou cette marche d’escalier qui s’était surélevée, ou cette chaussure qui n’avait pas su guider son pied.
Une vision terrifiante d’un monde qui ne

sait pas lui offrir de place à sa mesure.
Aujourd’hui il maîtrise mieux son corps et sa peur s’est déplacée non pas vers les objets, mais vers les évènements.
Alors je dois entrer dans cette manière de voir les choses, pour ne pas faire de faux pas, pour ne pas négliger cette peur paralysante et l’enfermer dans une peur solitaire.
Je dois être une équilibriste… entre sa peur et mon espoir, entre son fatalisme et ma capacité d’action.
Je dois rapidement proposer des solutions acceptables et tout mettre en ordre pour y accéder, mais sans jamais rien promettre qui pourrait échouer, car alors je rajoute à sa croyance.
Je ne dois pas paraître trop sûre de moi po

ur ne pas étouffer sa manière de voir, mais suffisamment pour ne pas le laisser s’y recroqueviller définitivement.
Je dois l’aider à entrer en action, en lui parlant, lui montrant d’où vient sa peur, lui rappelant toutes les fois où la vie lui a souri.
Je dois lui faire des propositions, des tas, pour lui faire entrevoir le possible toujours à portée, mais je ne dois pas non plus lui faire supposer qu’il n’est pas capable de s’en saisir lui-même pour ne pas qu’il se sente idiot de ne pas y avoir pensé tout seul. Car alors se rajoute la piètre estime qu’il a de lui-même. Le sentiment d’être inutile. Et la boucle reprend, plus douloureuse encore.

Jusqu’alors, je suis toujours parvenue à trouver une solution. Je prends tout le temps qu’il faut. Je mets ma propre vie en pause, plus rien d’autre ne compte que de montrer à Théo qu’il peut reprendre la main sur sa vie, qu’elle n’est pas son ennemie.
Mais que se passera-t-il le jour où je ne pourrai pas ?
Que se passera-t-il le jour où je n’aurai pas le temps ? où il n’y aura pas de solution ?

Peut-être que je dois faire en sorte d’échouer

, pour lui laisser la main. Pour nous sortir lui et moi de ce piège à deux.
Mais suis-je certaine que ce soit aussi simple ? Suis-je certaine que le lâcher dans sa vie particulière suffira à lui en donner les clés ?

Il y a quelques années, un de mes amis a soigné un pigeon blessé. Il s’en était occupé durant des semaines jusqu’à le considérer comme guéri. L’oiseau pourtant refusait de s’envoler.
Alors mon ami l’a encouragé en le lâchant du haut d’un toit, persuadé que l’oiseau ouvrirait ses ailes, d’instinct.

Mais l’oiseau s’est laissé tomber comme une pierre et s’est écrasé au sol. Un oiseau avec des ailes… qui ne savait pas voler. Etait-ce si inconcevable ?
Un oiseau mort à cause de notre incapacité à l’imaginer ailé, mais inapte au vol.

Alors me voilà tétanisée à mon tour.

À propos de Thierry GALEAU

Psychologue Clinicien / Psychothérapeute

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